| Recueil | Petit Jardin en Fleur |
|---|---|
| Type | Nouvelle |
| État | Brouilon |
Le·a fegi-shi aux yeux blancs
En l'an 251 du Deuxième Âge
Après trois jours de marche solitaire, je sentais enfin les fragrance de feux de bois, de torchis frais et de graillons qui indiquaient que je me rapprochais de ma destination.
La saison sèche battais son plein ici, dans la région de Vael. Je pouvais entendre nombre d'oiseaux et de petits rongeurs s'affairer dans les fourrés de ce sous-bois. Il y avait même un ruisseau qui coulait non loin dans laquelle quelque bête de taille —probablement un ours— pataugeait.
Des clameurs finirent par m'atteindre alors que je n'étais qu'à une centaines de pas de l'entrée du village.
"Euh, bonjour voyageur·euse," m'accosta une autochtone. "Est-ce qu'on peut vous aider?"
Je tournai ma tête dans sa direction. "Je suis bien au village de Beaubroug-sur-Vanti? Je suis fegi-shi et j'ai entendu dire que vous aviez besoin d'aide."
"Fegi-shi?" demanda la femme.
Une voix d'homme lui répondit. "Tu sais, un·e expert·e des magifestes. Oui, c'est bien ici. Je vais vous emmener au maire."
Je lui souris. "Merci mon brave. Je vous suis."
Il émit un léger raclement de gorge, ne sachant sans doute pas comment procéder.
"Ne vous inquiétez pas l'ami, je vais rester près de vous. Évitons les endroit bondés et il n'y aura pas de soucis."
Sans rien ajouter, il s'éloigna et je lui emboîtai le pas.
"Vous savez pourquoi on m'a mandé ? La lettre qu'on m'a transmise à la Porte du Havre ne contenais aucun détail..."
Il répondit d'une voix mal assurée. "Oui, mais euh... C'est peut-être mieux si c'est la maire qui vous en parle. J'ai pas envie de dire de bêtise."
"Oh, bien sûr, je faisais juste la conversation pour que le trajet soit un peu plus simple."
Un ange passa, puis il se sentit un peu contrait de continuer la discussion. "Alors comme ça vous venais de la Porte du Havre ?"
"Oui, mais j'étais seulement de passage. Je suis itinérant·e, je ne reste que quelques jour, voire quelques semaine dans les villes que je traverse.."
"Je vois." Il réfléchit un instant avant d'ajouter. "Il n'y pas beaucoup de fegi-shi, dans les grandes villes ?"
Je retins un soupir. Je savais exactement pourquoi il posait la question, mais je ne pouvais vraiment lui en vouloir. Enfin, peut-être que je pouvais, mais je choisis de ne pas le faire.
"Les fegi-shi sont rares, en général, mais il est commun d'en trouver plusieurs, surtout dans les capitales de duchés. J'ai été dépêché·e parce que j'ai accepté de faire la route, mais aussi parce que je suis réputé·e compétent·e."
La fin du trajet se fit en silence. Nous entrâmes dans un bâtiment qui était sans doute la mairie, puis après un court échange auprès d'un commis et un escalier, nous pénétrâmes dans le bureau où nous attendait le maire."
La chaleur irradiait la pièce et mon visage. Le maire avait avec une voix aigue mais anguleuse.
"Bienvenue à Beaubourg, voyageur·euse. Vous êtes l'expert·e en magifestes que nous attendions, n'est-ce pas ?"
Je trouvai une chaise et m'assis. "Je suis fegi-shi, oui, et je viens effectivement suite au message que vous avez faire porter à la Porte du Havre. Pourriez-vous me dire ce que vous savez sur la situation ? Je n'ai pour ainsi dire aucun détail."
Un énième silence s'installa, supposant que le maire me dévisageait.
"Y a-t-il un problème, monsieur le maire ?" soupirai-je, las·se de dissimuler mon exaspération.
Le maire bafouilla. "Euh, et bien... Il se pourrait que votre... situation ne vous empêche de faire votre travail. Vous comprenez, la plupart des témoignages que nous avons sont des descriptions physiques..."
Je fronçai les sourcils. "Ça, c'est à moi d'en juger. Je vous promet que si vous me chassez à cause de mon handicap, la Porte du Havre ne vous enverra personne d'autre."
Le maire se frotta bruyamment la barbe en marmonnant. "De toute manière, il faudrait au moins une semaine pour que nous envoyons un autre courrier at ayons la réponse, donc... Je suppose que ça vaut le coup d'essayer."
Je changeai de place sur ma chaise. "Ne soyez pas trop prompt à juger les gens, monsieur le maire. Je fais ce métier depuis quinze ans et personne ne s'est jamais plaint de ma cécité."
"Je suppose, je suppose..."
Je fis un moulinet de la main. "Mettons-nous au travail, et vous pourrez bientôt juger pas vous-même."
"Oui. Vous avez raison après tout. Alel, tu peux y aller, je prends le relai."
L'homme qui m'avait accompagné prit congé.
"Et bien, voici la situation..."
Le maire m'expliqua qu'ils avait plusieurs témoignages de 'bêtes' ou de 'rongeurs' qui ont été vus dans plusieurs bâtiments de la ville, et même parfois dans la rue. Principalement la nuit, mais pas seulement, ça touche divers bâtiments: deux habitation, un atelier de tailleur, un hangar et une bibliothèque.
"C'est rare d'avoir une bibliothèque dans un village aussi profondément ancré dans la campagne", m'étonnai-je. "Vous avez des scribes ou d'autres érudits ?"
"Tout à fait. Un académicienne garrassfantoise est venu il y a quelques années prendre sa retraite ici, où vivait sa famille du temps de sa grand-mère. Il forme un scribe et fait régulièrement importer des ouvrages relié et des codex. Mais 'bibliothèque' est un bien grand mot. Figurez-vous plutôt un lieu d'étude avec quelques étagères de livres."
Le maire continua. Il me donna quelques descriptions sommaires, mais relativement peu utiles.
"Il faudrait que je m'entretienne avec ces témoins, sur les lieux où ils ont vu ces supposés magifestes."
"Bien sûr. Ça risque de prendre un peu de temps, selon la disponibilité de chacun. Vous serez logé·e chez ma fille et son époux, le temps que vous résolviez la situation."
J'acquiesçai. "Merci bien. Dites-moi, y a-t-il des mages relativement puissant dans votre communauté ? L'académicienne par exemple ?"
Il se frotta de nouveau la barbe.
"Pas que je sache. Madame Toxaum —l'académicienne— est historienne, pas magologue. Quand à nos autre concitoyens... À part une poignée de gens un peu plus douée que la moyenne, je n'en n'ai jamais eu vent."
"Personne n'a jamais détruit de porte ou de fenêtre par 'accident' ? Pas de champs ayant miraculeusement poussé en une nuit ? Pas de guérisseur particulièrement doué ? Pas de mercenaire à la retraite dans votre garde ?"
Il soupira. "Non, non, rien de tout ça. Le bruit aurait couru et me serait parvenu si des choses aussi étranges se serait produites. Pourquoi tant d'insistance ?"
Je me penchai en avant pour lui expliquer. "Vous savez que les magifestes n'apparaisse qu'aux endroits où de la puissante magie ou de la magie modérée mais employée à répétition n'est pratiquée, n'est-ce pas."
Il grogna. Je poursuivis.
"Ça veut dire qu'un·e des habitant·es pratique de la magie, en secret, et ce régulièrement. Depuis combien de temps ces évènements ont lieu ?"
D'une voix renfrognée, le maire me répondit. "Trois semaines. Mais pourquoi diable quelqu'un ferait de la magie en secret ?"
"Ça, c'est à vous de me le dire. Vous n'avez pas de loi ou de tradition interdisant la pratique de la magie ?"
"Non, aucune."
Je m'allongeai de nouveau sur le dossier de ma chaise. "Il me faudrait aussi la liste des décès au cours de ces cinq dernières semaines, si possible avec le lieu du décès."
"Pourquoi ? Quel rapport avec les magifestes ?"
"L'apparition des magifeste est inhibée par la mort prématurée des humains. Connaître le nombre et la fréquence des décès, couplée avec la puissance des magifestes, me permettra de jauger la puissance de la magie qui les a engendrés."
"Très bien, je vous ferai parvenir ça. Vous me confirmer donc que ce sont bien des magifestes à l'œuvre ?"
Je hochai la tête. "Absolument. Il y a peut-être quelques témoignages induit en erreur par quelque rats ou chien errant, mais certaines description m'assurent qu'il y a au moins plusieurs espèces de magifestes dans votre village."
Le maire fit râcler sa chaise. "Très bien, a moins que vous n'ayez d'autre question, allons directement sur le premier lieu infesté."
Je savais que nous étions proche de la bibliothèque car les odeurs caractéristiques du papier et du vélin se faisait sentir.
"Les fenêtre sont ouverte ?" demandai-je. "Ils n'ont pas peur que les feuillets s'envolent ?"
"C'est vrai que c'est bizarre," grogna le maire en se grattant de nouveau les poils du menton, "j'ai pas souvenir de les avoir vues toutes grandes ouvertes comme ça."
Il frappa à la porte, et c'est une personne à la voix jeune et féminine qui nous ouvrit. L'apprentie scribe.
Je pris une grande inspiration, anticipant ce qui allait arrivait, et entrai.
Dans un éclair éblouissant, je recouvris instantanément la vue dès que mon pieds foula le plancher vernis de l'antre aux livre.
Aveuglé·e, je forçai tout de même mes yeux à rester ouverts, pour profiter de cette rare occasion.
La pièce était vaste, occupant presque tout le rez-de-chaussée de la bâtisse. De larges fenêtres étaient en effet grande ouvertes sur tous les murs de la pièce. Quatre grandes étagères contenait l'intégralité des ouvrages présents, une cinquantaine au total, à vue de nez.
"Attendez, vous... vous pouvez voir, maintenant ?" s'étonna le maire.
"Oui," répondis-je sans cesser d'admirer le lieu.
Il y avait deux grande tables de lecture au centre, et deux écritoires dans un coin. La seule autre pièce accessible devait être un genre de remise, vue sa petitesse, et un escalier montait vers ce que je deviner être les appartement de l'académicienne.
"Comment ça se fait ? Vous m'avez mentis, c'est ça ? Vous vous êtes foutu de moi !"
"Non", lançais-je avec flegme.
Mon regard finit par se poser sur la scribe. Elle était effectivement assez jeune, à peine majeure, assez grande et élancée avec des main délicates mais cloquée à cause de l'usage de la plume. Sa peau était d'un jaune très clair, presque blanche, avec des yeux d'un bleu sombre et profond et des cheveux châtains coupés en brosse.
Elle haussait un sourcil d'un regard pénétrant, la bouche tordue de perplexité.
"Vous êtes oracle, c'est ça ?"
Je me trouvai brièvement surpris·e de cette remarque plein de clairvoyance, sans pour autant cesser de la contempler. Se vêtements étaient simple, mais propre. Elle portait une veste blanche à manches longues sur une tunique brune. Ceintrée d'une jupe évasée couleur vert feuille, elle était chaussée de hautes bottes de cuir.
Pour lui répondre, je hochais la tête. "Comment avez-vous entendu parler des oracles ?" Cette connaissance était rare, nous étions très peu nombreux et peu de gens connaissait notre existance.
"J'ai eu un cousin qui était comme vous. Enfin, il voyait très bien, c'est juste qu'il était muet. Sauf la nuit. Là il devenait un moulin à parole."
Elle soupira, mélancolique.
"Personne ne savait ce qu'il avait. Ses parent pensaient qu'il était malpoli, et n'arrêter pas d'essayer de le forcer à parler. Ils savaient qu'il n'était pas vraiment muer, parce qu'il parlait dès que le soleil se couchait, alors il le prenait juste pour un idiot qui ne veux pas faire ce qu'on lui demandait. Ils leur arrivait même de le battre.
"Il a finalement décidé de déménager à la Passe, pour tenter d'avoir une meilleure vie. Ma mère et moi avons fait le trajet avec lui. C'est là-bas qu'un ecclésiastique nous a appris qu'il était oracle..."
"Et ça consiste en quoi, concrètement ?" demanda le maire.
Je me tournai vers lui, et pour la première fois je pus voir à quoi il ressemblait. C'était toujours troublant de confronter la réalité à l'image mentale qu'on se faisait des gens tant qu'on ne pouvait pas les voir.
Il était petit, avec des cheveux roux hirsute et une barbe broussailleuse. Sa peau était d'une jaune sombre et ses yeux vert-de-gris. Il portait une redingote noire poussiéreuse et des chaussures à talonnettes.
"Si j'ai bien tout compris," continua l'apprentie après avoir pesé mon silence, "ce sont des personnes qui ont un sévère handicap, mais qui disparaît quand elle sont dans certaines conditions. Pour mon cousin, c'était la nuit, et pour vous..."
"C'est la présence de magifeste." finis-je.
Mes deux interlocuteurs scrutèrent timidement la pièce, comme s'ils cherchaient les magifestes en question.
"Mais comment ça se fait, ça, les oracles ? Ça n'a pas l'air très naturel," s'interrogea le maire.
"C'est une malédiction divine," répondis-je. Le maire me toisa d'un œil inquisiteur.
"Vous avez énervé les dieux et ils vous ont maudit..."
Je secouai la tête. "Je suis né·e comme ça. Comme tous les oracles. Voyez-ça plutôt comme..."
Comme je cherchais me mots, la scribe finis ma phrase.
"... comme une épreuve octroyée par les dieux. Il se dit que les oracles sont particulièrement compétents dans de nombreux domaines, comme pour compenser leur handicap."
Je repris. "Certains le prennent dans l'autre sens. Nous sommes supposément très doué·es, un don fait par les dieux, alors pour compenser ils nous maudissent."
Le maire hochait lentement le chef, la main dans sa barbe. "Je vois. Donc vous, vous êtes aveugle, sauf quand il y a des magifestes dans la pièce ?"
J'opinais. "Exactement."
...
J'avait demandé à la fille du maire de m'apporter une chandelle et de me laisser seul·e. Je maintenait un sort du domaine de l'Égide pour créer une bulle autour de la flamme et l'étouffer, et à chaque fois que sa chaleur devenait trop faible, je lançait un sort d'Amélioration pour la relancer.
Au bout d'une bonne demi-heure de ce petit manège, ma vue me fut de nouveau rendue.
Le petit magifeste qui venait de naître ressemblait à un minuscule lézard couleur miel strié de nervures rouges. Il n'avait pas de tête, mais une queue qui joignait ses deux extrémité dans une large boucle.
Il s'agrippa à la chandelle, approcha sa queue de la flamme et celle-ci s'embrasa avec douceur, maintenant une luminosité et une chaleur constante.
Il devrait rester au moins une heure, voire jusqu'à ce que la chandelle se termine si j'avais de la chance. Ainsi, je pouvais lire le registre des décès.
Je profitai de ce moment de clairvoyance pour observer le village plongé dans la pénombre vespérale, à travers la fenêtre. Les maisons était vieilles, faites de bois et de torchis comme avant la Guerre Triangulaire. Le sous-bois que j'avais traversé était l'orée d'une sylve plutôt épaisse qui nimbait le village. Je ne voyais pas le ruisseau que j'avais entendu le matin, mais il traversait certainement le village, sans doute le Vanti qui donna son nom à Beaubourg-sur-Vanti.
Je me plongeai dans le registre. J'avais du mal à lire, déjà parce que le draschais n'étais pas ma langue maternelle, mais surtout parce que mon éducation littéraire avait été frugale à cause de mon handicap.
La lecture m'apprit tout de même qu'il n'y avait pas eu de décès lors de ses trois dernières semaines. Ce n'était pas surprenant pour un village comptant au plus deux cent âmes. La magie à l'œuvre ne pouvait donc pas être très puissante. Il se pouvait même que cela soit de la magie pratiquée à très bas niveau, mais à une fréquence très élevée, comme je venais de le faire avec ma petite salamandre-de-chandelle.
La lumière ainsi que mon acuité avaient fini par s'éteindre. Replongé·e dans la solitude d'une obscurité noire d'encre, je me réfugiais dans mes pensées.
Cela en valait-il vraiment la peine ? C'était comprendre que ma malédiction était liée aux magifestes que j'avais appris ce métier. Mais être quotidiennement confronté·e au validisme des gens auxquels je suis sensé·e venir en aide était fatigant. Bien plus que de voyager seul·e dans la rase-campagne. Ne ferais-je pas mieux de me réfugier dans quelques lieux où les magifestes sont présents, compris et acceptés, comme aux Archives du Monde, pour finir mes jours en paix ? Ou encore dans quelque ermitage où mon handicap ce sera pas jugé ?
En m'allongeant sur le matelas dur, je balayais cette pensée. Je m'étais suis toujours interdit·e d'être contraint·e par ma malédiction. Et si je devais passer ma vie à combattre le validisme où que j'aille, et bien soit, j'en faisais mon fardeau.
C'est parfois juste tellement éreintant...